• Du bout des doigts - livre de Sarah Waters

    Du bout des doigts - livre de Sarah Waters (2002)

    Du bout des doigts - livre de Sarah Waters C'est de lien en lien sur internet que j'ai découvert un peu par hasard le téléfilm "Du bout des doigts" tiré de ce même roman. Je l'ai visionné sur un hébergeur gratuit de vidéos (le plus connu !). Et hop, bada boum, boum, boum, le téléfilm m'a donné envie de découvrir ce livre et grâce à ma médiathèque préférée, je me suis empressée de l'emprunter et de le lire ou plutôt de le dévorer. J'avais déjà vaguement entendu parler de l'auteure mais sans souvenirs précis. "Du bout des doigts", sorti en 2002, est le 3ème roman de Sarah Waters et pour une découverte, c'en est une excellente tant l'histoire est captivante, avec beaucoup (trop pour être vraie ?) de rebondissements et au final, on se fait complètement avoir. Le livre peut faire peur au premier abord puisqu'il comptabilise 750 pages mais le tout est si bien mené que je ne me suis pas ennuyée une seule seconde.

    4ème de couverture :

    Du bout des doigts - livre de Sarah Waters

    "Du bout des doigts", "Fingersmith" en anglais est composé de 3 parties. La première et dernière sont narrées par Sue Trinder et la deuxième par Maud Lilly, ce qui donne parfois des visions différentes de ce que chacune ont vécu ensemble et séparément et apporte un plus non négligeable dans la perception de l'intrigue.

    1862, soit 19 ans avant la commune de Paris, sauf que l'histoire se déroule en Angleterre et plus précisément à Lant Street, le quartier des voleurs de Londres et à la campagne dans un vieux manoir. D'un côté, Sue Trinder, jeune illettrée de 17 ans, voleuse et orpheline, élevée par Mme Sucksby qui "récupère" et revend des bébés. Tout ce petit monde vit dans une maison avec Monsieur Ibbs et sa soeur , John, un adolescent et une jeune femme un peu simple d'esprit et proche de Sue. Cette famille "reconstituée" vit tant bien que mal mais sans pauvreté extrême grâce aux vols et aux recels. D'ailleurs, Sue résume bien dans ses quelques phrases la difficulté du monde : " Où irais-je alors ? Comment ferais-je pour m'en sortir toute seule ? Sans doute, j'aurais pu trouver de l'ouvrage chez un laitier, un teinturier, un pelletier... Mais la simple idée d'un turbin honnête me rendait malade. Dans le milieu où j'avais vécu, tout le monde savait que cela revenait à se faire plumer en mourant d'ennui par-dessus le marché. Puisque j'étais de la pègre, j'aimais mieux y rester." De l'autre côté, Maud Lilly, 17 ans et son oncle vivent dans un vieux manoir délabré avec moult domestiques. Maud a été recueillie par son oncle, homme dur, bourgeois et sans coeur, à l'âge de 12 ans pour l'aider dans l'élaboration d'un index sur la lecture érotique et d'oeuvres du même-type. Auparavant, elle avait vécu dans un hôpital d'aliénés - élevée par les infirmières -, lieu dans lequel sa mère est morte en accouchant d'elle. Maud s'ennuie dans ce manoir avec peu de distraction (et de compagnie) hormis la lecture et le travail avec son oncle. Depuis son arrivée, elle n'a jamais mis les pieds en dehors du parc du manoir. Quant à Sue, malgré les difficultés de la vie de l'époque pour les pauvres, elle est relativement épanouie et heureuse.

    Un soir de décembre 1861 arrive à l'improviste dans la maison de Sue, Gentleman, un jeune homme de la bourgeoisie qui a perdu sa richesse dans les jeux. Il lui propose de gagner 3.000 livres. En contre partie, elle devra devenir la bonne/dame de compagnie de Maud afin de devenir sa confidente et l'inciter à se marier avec Gentleman. Pourquoi ? La mère de Maud a laissé dans son testament une close qui stipule qu'à ses 18 ans, Maud héritera de sa fortune et deviendra très riche. Sue s'installe dans le manoir...

    Entre complots, trahisons, amours cachés, Sarah Waters nous mène en bateau durant tout le livre car il est impossible de deviner la fin. On tomberait presqu'à la renverse après chaque retournement de situation en se disant "Mais non, ce n'est pas possible !".

    Le roman semble parfois caricatural à cause des clichés mais c'est certainement pour mieux accentuer les effets et pour mieux imprégner les lecteurs et lectrices dans cette histoire qui parait par moment bien sordide.

    "Du bout des doigts" nous rappelle la condition des femmes au 19ème siècle, sans droit de vote, étant l'épouse ou la fille de. Un psychiatre dira : Nous élevons une nation de femmes cérébrales. Hélas ! Le malheur de votre épouse relève d'un malaise plus vaste. Je crainsDu bout des doigts - livre de Sarah Waters pour l'avenir de notre race, Monsieur Rivers, je vous le dis sans détour." Et Gentleman (Mr Rivers) : "Ce que je vous propose est quelque chose de grand, tout à fait hors du commun. Pas la soumission ordinaire d'une femme à son époux, l'esclavage, le vol et la séquestration légalisés qui sont le sens que le monde donne à l'"union" conjugale. Je ne vous demanderai rien de tout cela, je vous parle d'autre chose. Il s'agit plutôt de liberté. D'une liberté d'une espèce qui n'est que très rarement octroyée aux personnes de votre sexe.". Malgré cela, Sue qui aime la liberté et l'insoumission : "On peut penser ce qu'on veut de la vie que j'avais menée jusque-là, toujours est-il que c'était une vie sans maîtres : je n'avais jamais fait de courbettes à personne." apparaît bel et bien comme la plus libre et débroulliarde des deux, sans aucun doute lié à son éducation. Leur amour réciproque grandissant mais non dévoilé dans un premier temps mettra en avant une double oppression dans cette société patriarcale : oppression en tant que femme, en tant que femmes qui aiment des femmes et une triple pour Sue : oppression en tant que pauvre. 

    Il est également question de maisons d'aliénés, des établissements où il est si facile d'enfermer des personnes pour les faire taire ou parce que dérangeantes, c'est d'ailleurs ce qu'ont vécu X (que je nomme ainsi afin d'éviter de vous dévoiler un point important) et la mère de Maud.

    Pour résumé en quelques mots : c'est un livre excellent ! Si vous ne l'avez pas déjà lu, essayez de vous le faire offrir par la Mère Noël ou sinon, cherchez-le dans votre bibliothèque ou médiathèque favorite. :-)

    Quelques extraits choisis : 

    "On se fiera toujours à un monsieur, plutôt qu'à une fille comme moi."

    "Le carillon de l'horloge nous réveillait le matin et lançait  chacun sur une trajectoire chaque jour identique qui le ramenait le soir au lit, au signal d'une nouvelle sonnerie. Nous évoluions comme sur des rails, comme des pantins mus par une manivelle. Parfois, la nuit ou par temps de brouillard je me mettais à la fenêtre et m'imaginais la chose, le bras fixé dans le côté de la maison avec une main gigantesque posée sur a poignée. Je finis par avoir peur de ce qui se passerait si jamais elle se laissait de tourner. Ce n'est qu'à la campagne qu'on se fait de ces idées-là."

    "L'accent était tendre, le regard intense. Il s'arrachait cependant à son ravissement et reprenait :

    - Après tout, mon opinion n'a rien de choquant. Cela concerne votre... votre sexe et les arts. A mon avis, Mademoiselle Lilly, il y a quelque chose qui manque à votre sexe.

    - Quoi donc, Monsieur Rivers ?

    - Si la question trahissait une certaine appréhension, la réponse qui suivait n'avait rien de sévère :

    - La liberté dont dispose le mien."

    "Le diable d'homme avait raison.  Pas dans ce qu'i avait dit de Maud - je savais que, malgré tout ce qu'il pouvait dégoiser sur les coeurs et les compteurs à gaz, elle était tendre, elle était bonne, elle était la noblesse et la beauté et le bien en personne. Mais, pour ce qui était de moi, il avait raison. Comment aurais-je pu rentrer les mains vides ? C'était à moi de faire la fortune de Mme Sucksby. Comment aurais-je pu lui revenir, rentrer chez Mr Ibbs, regarder John aussi en face et dire que j'avais torpillé l'affaire et laissé filer les trois mille livres parce que...

    Du bout des doigts - livre de Sarah Waters Pourquoi donc ? Parce que m'étais découvert une sensibilité que je ne me soupçonnais pas ? Ils diraient que je m'étais dégonflée. Ils se moqueraient de moi ! Je n'étais pas la première venue, après tout. J'avais un rang à tenir. J'étais la fille d'une meurtrière. J'avais des espérances. La sensibilité n'avait rien à faire là-dedans. Non, mais !"

    "Elle avait été plus gentille avec moi que personne à la seule exception de Mme Sucksby ; et elle avait su se faire aimer, de moi qui ne pensait à qu'à sa ruine. Sur le point de se marier, elle était à demi morte de peur. Bientôt, il n'y aurait plus personne pour l'aimer. Plus jamais."

    "Il y a les bruits d'Agnes qui dégrafe sa robe dans la pièce à côté. Si je soulève la tête pour regarder à travers l'entrebâillement du rideau, je la verrai à genoux comme une petite enfant, les yeux fermés, les mains jointes, les lèvres mues par des paroles inaudibles. Chaque nuit, elle demande à Dieu de la ramener chez elle et de veiller sur mon sommeil."

    "Il faut me comprendre, je suis décidée à la mépriser. Comment espérer, sinon, faire ce que j'ai à faire - la duper, faire son malheur ? Pourtant, bon gré mal gré, nous passons ensemble tant d'heures et dans une telle solitude que nous ne pouvons pas ne pas nous rapprocher. Or, Sue se fait de l'intimité une idée qui ne ressemble en rien à celle d'Agnes, ni de Barbara, ni d'aucune femme de chambre bien stylée. Elle est trop spontanée, trop indisciplinée, trop libre. Elle ne s'interdit pas de bâiller, il lui arrive souvent de ne pas se tenir droite, de se gratter si elle a un bouton ou un petit bobo."

    "Je me suis faite à elle, telle qu'elle est, vivante et chaleureuse. Elle n'est plus Suzon-Folle-Cuisse, la petite niaise, victime désignée d'une intrigue sordide, mais une personne, avec un passé, des haines et des amours qui n'appartiennent qu'à elle."

    "Oui, seulement... Comment dire ? Dire qu'elle a serré ma tête sur mon sein une nuit que je m'étais réveillée en plein désarroi. Qu'elle a a réchauffé mon pied de son haleine. Qu'elle a émoussé la pointe de ma dent avec un dé d'argent. Qu'elle a fait remplacer les oeufs sur ma table par du bouillon - dégraissé - et qu'elle a souri en me le voyant avaler. Que l'un de ses deux yeux à une tache plus foncée. Qu'elle me croit bonne..."

    "Le fait est qu'il m'a ouvert les yeux sur moi-même. Il me ramène à elle, et nous reprenons le chemin de la maison où elle me débarrasse de mon manteau et me déchausse. Un reste de rougeur colore ses joues malgré tout : elle fixe la glace d'un air mécontent, passe légèrement la main sur mon visage... Rien de plus, mais je vois cette mimique et je sens à nouveau mon coeur défaillir - cette sensation de vide qui se creuse, de chute, où il y a tant d'affolement et une telle noirceur que je l'avais crue l'expression de la peur ou de la folie."

    "- Le premier amour de Mme Rivers, c'était l'amour, je dirais plus, la passion des livres.

    - Et voilà, tout s'explique ! Son oncle, excellent homme, je n'en doute pas, mais... Trop encourager chez les jeunes filles la pratique de la littérature, voire proposer aux femmes des études universitaires...

    Le médecin marque une pause. Je vois la sueur qui lui perle au front. Il poursuit :

    - Nous élevons une nation de femmes cérébrales. Hélas ! Le malheur de votre épouse relève d'un malaise plus vaste. Je crains pour l'avenir de notre race, Monsieur Rivers, je vous le dis sans détour."

    "Le môme, ensuite, on le vend, ou bien on fait mieux, on me le donne et c'est moi qui le fourgue ! Y a plein de gens qui veulent des momaques, des tout-petits, pour en faire des bonnes et des apprentis ou même pour les adopter en tout bien tout honneur. Vous saviez ça, mon enfant, qu'y a au monde des gens comme ça ? Et des comme moi, qui font les pourvoyeuses ? Ca vous en bouche un coin, hein ?

    "Je continuais à pleureur et à pester et à me débattre au souvenir de Mme Sucksby et du tour qu'elle m'avait joué, mais je pleurais plus encore en pensant à Maud. C'était comme si j'avais eu jusque-là, autour du coeur, une digue qui ne me laissait pas passer l'amour : cette barrière avait à présent été balayée, et mon coeur était submergé, je pensais me noyer... la houle de mon amour retomba cependant avec le retour de la santé. Le sentiment subsista, sans vagues, calme - il me sembla à la fin que jamais de la vie je n'avais connu pareil calme."

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